Les fables

Jean Delafontaine

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Le Lion et le Rat

 Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

De cette vérité deux fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

 

Entre les pattes d'un Lion

Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.

Le roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu'il étoit, et lui donna vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu'un auroit-il jamais cru

Qu'un lion d'un rat eût affaire ?

Cependant il avint qu'au sortir des forêts

Ce Lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

 

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Le Rat de ville et le Rat des champs

 Autrefois le Rat de ville

Invita le Rat des champs,

D'une façon fort civile,

A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête :

Rien ne manquoit au festin ;

Mais quelqu'un troubla la fête

Pendant qu'ils étoient en train.

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit :

Le Rat de ville détale ;

Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire :

Rats en campagne aussitôt ;

Et le citadin de dire :

"Achevons tout notre rôt.

- C'est assez, dit le rustique ;

Demain vous viendrez chez moi.

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de roi ;

Mais rien ne vient m'interrompre :

Je mange tout à loisir.

Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre !"

 

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Les souris et le Chat-Huant

Il ne faut jamais dire aux gens :

"Ecoutez un bon mot, oyez une merveille."

Savez-vous si les écoutants

En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté :

Je le maintiens prodige, et tel que d'une fable

Il a l'air et les traits, encor que véritable.

On abattit un pin pour son antiquité,

Vieux palais d'un Hibou, triste et sombre retraite

De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interpréte.

Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,

Logeoient, entre autres habitats,

Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.

L'Oiseau les nourissoit parmi des tas de blé,

Et de son bec avoit leur troupeau mutilé.

Cet Oiseau raisonnoit : il faut qu'on le confesse.

En son temps, aux Souris le compagnon chassa :

Les premières qu'il prit du logis échappées,

Pour y remédier, le drôle estropia

Tout ce qu'il prit ensuite ; et leurs jambes coupées

Firent qu'il les mangeoit à sa commodité,

Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.

Tout manger à la fois, l'impossibilité

S'y trouvoit, joint aussi le soin de sa santé.

Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre :

Elle alloit jusqu'à leur porter

Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu'un Cartésien s'obstine

A traiter ce Hibou de montre et de machine ?

Quel ressort lui pouvoit donner

Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?

Si ce n'est pas là raisonner,

La raison m'est chose inconnue.

Voyez que d'arguments il fit :

"Quand ce peuple est pris, il s'enfuit ;

Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe.

Tout, il est impossible. Et puis, pour le besoin

N'en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu'il échappe.

Mais comment ? Otons-lui les pieds." Or, trouvez-moi

Chose par les humains à sa fin mieux conduite.

Quel autre art de penser Aristote et sa suite

Enseignent-ils, par votre foi ?

Ceci n'est point une fable ; et la chose, quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d'écrire dont je me sers.

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Le Vieux Chat et la Jeune Souris

 Une jeune Souris, de peu d'expérience,

Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémance,

Et payant de raisons le Raminagrobis.

"Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerois-je, à votre avis,

L'hôte et l'hôtesse, et tout leur monde ?

D'un grain de blé je me nourris :

Une noix me rend toute ronde.

A présent je suis maigre ; attendez quelque temps.

Réservez ce repas à Messieurs vos enfants."

Ainsi parloit au Chat la Souris attrapée.

L'autre lui dit : " Tu t'es trompée :

Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours :

Tu gagnerois autant de parler à des sourds.

Chat, et vieux, pardonner ! cela n'arrive guères.

Selon ces lois, descends là-bas,

Meurs, et va-t'en, tout de ce pas,

Haranguer les Soeurs filandières :

Mes enfants trouveront assez d'autres repas."

Il tint parole.

Et pour ma fable

Voici le sens morale qui peut y convenir :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir ;

La vieillesse est impitoyable.

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