Les fables

Jean Delafontaine

Messages PrivésLe Renard, le Loup et le Cheval

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés,
Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie.
Il dit à certain loup, franc novice : « Accourez,
          Un animal paît dans nos prés,
Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie.
- Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant.
          Fais-moi son portrait, je te prie.
- Si j'étais quelque peintre ou quelque étudiant,
Repartit le renard, j'avancerais la joie
          Que vous aurez en le voyant.
Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie
          Que la fortune nous envoie. »
Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avait mis,
Assez peu curieux de semblables amis,
Fut presque sur le point d'enfiler la venelle.
« Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs
Apprendraient volontiers comment on vous appelle. »
Le cheval, qui n'était dépourvu de cervelle,
Leur dit: « Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs;
Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. »
Le renard s'excusa sur son peu de savoir.
« Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire;
Ils sont pauvres et n'ont q'un trou pour tout avoir;
Ceux du loup, gros Messieurs, l'ont fait apprendre à lire. »
          Le loup, par ce discours flatté,
          S'approcha. Mais sa vanité
Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre
Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre,
          Mal en point, sanglant et gâté.
« Frère, dit le renard, ceci nous justifie
          Ce que m'ont dit des gens d'esprit:
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
Que de tout inconnu le sage se méfie. »

 

Messages PrivésLe Cheval s'étant voulu venger du Cerf

 

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes,
Lorsque le genre humain de gland se contentait.
Ane, cheval, et mule, aux forêts habitait,
Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, 
Tant de selles et tant de bâts, 
Tant de harnais pour les combats, 
Tant de chaises, tant de carrosses, 
Comme aussi ne voyait-on pas 
Tant de festins et tant de noces.
Or un cheval eut alors différend 
Avec un cerf plein de vitesse;
Et ne pouvant l'attraper en courant,
Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, 
Ne lui donna point de repos
Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie;
Et cela fait, le cheval remercie
L'homme son bienfaiteur, disant: « Je suis à vous,
Adieu: je m'en retourne en mon séjour sauvage.
- Non pas cela, dit l'homme; il fait meilleur chez nous,
Je vois trop quel est votre usage. 
Demeurez donc; vous. serez bien traité, 
Et jusqu'au ventre en la litières. » 
Hélas! que sert la bonne chère 
Quand on n'a pas la liberté?
Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;
Mais il n'était plus temps; déjà son écurie
Était prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien:!. :
Sage, s'il eût remis une légère offense.

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.

.

Messages PrivésLe Cheval et l'Âne

 En ce monde il se faut l'un l'autre secourir.

Si ton voisin vient à mourir,

C'est sur toi que le fardeau tombe.

 

Un Ane accompagnait un Cheval peu courtois,

Celui-ci ne portant que son simple harnois,

Et le pauvre Baudet si chargé qu'il succombe.

Il pria le Cheval de l'aider quelque peu :

Autrement il mourrait devant qu'être à la ville.

La prière, dit-il, n'en est pas incivile :

Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu.

Le Cheval refusa, fit une pétarade :

Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade,

Et reconnut qu'il avait tort.

Du Baudet, en cette aventure,

On lui fit porter la voiture,

Et la peau par-dessus encor.

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Messages PrivésLe Cheval et le Loup

Un certain Loup, dans la saison
Que les tièdes Zéphyrs ont l'herbe rajeunie,
Et que les animaux quittent tous la maison,
Pour s'en aller chercher leur vie ;
Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'Hiver,
Aperçut un Cheval qu'on avait mis au vert.
Je laisse à penser quelle joie !
Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc.
Eh ! que n'es-tu Mouton ? car tu me serais hoc :
Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie.
Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés,
Se dit Ecolier d'Hippocrate ;
Qu'il connaît les vertus et les propriétés
De tous les Simples de ces prés,
Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte,
Toutes sortes de maux. Si Dom Coursier voulait
Ne point celer sa maladie,
Lui Loup gratis le guérirait.
Car le voir en cette prairie
Paître ainsi sans être lié
Témoignait quelque mal, selon la Médecine.
J'ai, dit la Bête chevaline,
Une apostume sous le pied.
- Mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie
Susceptible de tant de maux.
J'ai l'honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,
Et fais aussi la Chirurgie.
Mon galand ne songeait qu'à bien prendre son temps,
Afin de happer son malade.
L'autre qui s'en doutait lui lâche une ruade,
Qui vous lui met en marmelade
Les mandibules et les dents.
C'est bien fait, dit le Loup en soi-même fort triste ;
Chacun à son métier doit toujours s'attacher.
Tu veux faire ici l'Arboriste,
Et ne fus jamais que Boucher.

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Messages PrivésL'Âne et le Chien

Il se faut entraider, c'est la loi de nature :

L'Ane un jour pourtant s'en moqua :

Et ne sais comme il y manqua ;

Car il est bonne créature.

Il allait par pays accompagné du Chien,

Gravement, sans songer à rien,

Tous deux suivis d'un commun maître.

Ce maître s'endormit : l'Ane se mit à paître :

Il était alors dans un pré,

Dont l'herbe était fort à son gré.

Point de chardons pourtant ; il s'en passa pour l'heure :

Il ne faut pas toujours être si délicat ;

Et faute de servir ce plat

Rarement un festin demeure.

Notre Baudet s'en sut enfin

Passer pour cette fois. Le Chien mourant de faim

Lui dit : Cher compagnon, baisse-toi, je te prie ;

Je prendrai mon dîné dans le panier au pain.

Point de réponse, mot ; le Roussin d'Arcadie

Craignit qu'en perdant un moment,

Il ne perdît un coup de dent.

Il fit longtemps la sourde oreille :

Enfin il répondit : Ami, je te conseille

D'attendre que ton maître ait fini son sommeil ;

Car il te donnera sans faute à son réveil,

Ta portion accoutumée.

Il ne saurait tarder beaucoup.

Sur ces entrefaites un Loup

Sort du bois, et s'en vient ; autre bête affamée.

L'Ane appelle aussitôt le Chien à son secours.

Le Chien ne bouge, et dit : Ami, je te conseille

De fuir, en attendant que ton maître s'éveille ;

Il ne saurait tarder ; détale vite, et cours.

Que si ce Loup t'atteint, casse-lui la mâchoire.

On t'a ferré de neuf ; et si tu me veux croire,

Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours

Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remède.

Je conclus qu'il faut qu'on s'entraide.

 .

Messages PrivésLe Boeuf, le Cheval et l'Ane

Un boeuf, un baudet, un cheval,
se disputoient la préséance.
Un baudet ! Direz-vous, tant d' orgueil lui sied mal.
à qui l' orgueil sied-il ? Et qui de nous ne pense
valoir ceux que le rang, les talents, la naissance,
élevent au-dessus de nous ?
Le boeuf, d' un ton modeste et doux,
alléguoit ses nombreux services,
sa force, sa docilité ;
le coursier sa valeur, ses nobles exercices ;
et l' âne son utilité.
Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres :
en voici venir trois, exposons-leur nos titres.
Si deux sont d' un avis, le procès est jugé.
Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé
d' être le rapporteur ; il explique l' affaire,
et demande le jugement.
Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
crie aussitôt : la chose est claire,
le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrere,
dit le second jugeur, c' étoit un gros meûnier,
l' âne doit marcher le premier ;
tout autre avis seroit d' une injustice extrême.
Oh que nenni, dit le troisieme,
fermier de sa paroisse et riche laboureur ;
au boeuf appartient cet honneur.
Quoi ! Reprend le coursier écumant de colere ;
votre avis n' est dicté que par votre intérêt !
Eh mais ! Dit le normand, par qui donc, s' il vous plaît ?
N' est-ce pas le code ordinaire ?

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Messages PrivésL'Âne chargé d'éponges et l'Âne chargé de sel

Un Anier, son Sceptre à la main,

Menait, en Empereur Romain,

Deux Coursiers à longues oreilles.

L'un, d'éponges chargé, marchait comme un Courrier ;

Et l'autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles :

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins,

Par monts, par vaux, et par chemins,

Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,

Et fort empêchés se trouvèrent.

L'Anier, qui tous les jours traversait ce gué-là,

Sur l'Ane à l'éponge monta,

Chassant devant lui l'autre bête,

Qui voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita,

Revint sur l'eau, puis échappa ;

Car au bout de quelques nagées,

Tout son sel se fondit si bien

Que le Baudet ne sentit rien

Sur ses épaules soulagées.

Camarade Epongier prit exemple sur lui,

Comme un Mouton qui va dessus la foi d'autrui.

Voilà mon Ane à l'eau ; jusqu'au col il se plonge,

Lui, le Conducteur et l'Eponge.

Tous trois burent d'autant : l'Anier et le Grison

Firent à l'éponge raison.

Celle-ci devint si pesante,

Et de tant d'eau s'emplit d'abord,

Que l'Ane succombant ne put gagner le bord.

L'Anier l'embrassait, dans l'attente

D'une prompte et certaine mort.

Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ;

C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point

Agir chacun de même sorte.

J'en voulais venir à ce point

.

Messages PrivésLes Voleurs et l'Ane 

 Pour un Ane enlevé deux Voleurs se battaient :

L'un voulait le garder, l'autre le voulait vendre.

Tandis que coups de poing trottaient,

Et que nos champions songeaient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron.

L'Ane, c'est quelquefois une pauvre province :

Les voleurs sont tel ou tel prince,

Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois :

Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la province conquise :

Un quart voleur survient, qui les accorde net

En se saississant du baudet.

 .

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